Eugène Dodeigne, sculpteur de la matière vivante
Une enfance dans la pierreNé le 27 juillet 1923 en Wallonie, dans la région de Liège, Eugène Dodeigne est issu d’une lignée de tailleurs de pierre. Son père, Armand, carrier de métier, s’installe avec sa famille près de Mouvaux, dans le nord de la France, pour travailler dans la taille de monuments funéraires. L’artiste grandit ainsi dans un univers minéral, au milieu des outils et des blocs de pierre.
Très tôt, Dodeigne entre dans l’atelier paternel. Sur l’insistance de son père, il suit également des cours de dessin en soirée à l’École des Beaux-Arts de Tourcoing. Il s’y distingue rapidement, obtenant plusieurs prix, tant en peinture qu’en sculpture. Il expose au Salon des artistes français au Palais de Tokyo, avant d’être admis en 1943 aux Beaux-Arts de Paris, où il suit les cours d’Henri Bouchard. Mobilisé pendant la guerre, il rencontre Michèle Rumfels, sa future épouse, lors d’un bal de la Libération. Après la libération, il reprend ses outils et bénéficie d’une bourse d’enseignement. Il intègre alors l’atelier de Marcel Gimond, élève de Maillol. Mais Dodeigne se lasse rapidement de l’académisme des ateliers. Il délaisse la préparation du prix de Rome préférant parcourir la France à vélo avec Michèle, mène la vie de bohême et joue de la trompette dans des bars pour gagner sa vie.
Un sculpteur du NordDe retour dans le Nord, il travaille un temps avec son père, puis bénéficie du soutien de figures importantes comme Pierre-Leroux-Motté et surtout Jean Masurel, industriel et collectionneur, qui joue un rôle déterminant dans sa carrière. Dans un contexte de reconstruction, le couple connaît alors une grande nécessité, et Jean Masurel, accepte de les aider, en les logeant dans son manoir néogothique et en procurant à Eugène, un atelier.
Après quelques mois, le couple part rejoindre une communauté d’artistes, à Vézelay, pour s’imprégner de l’art roman et vivre en autonomie. Là-bas, Dodeigne sculpte des meubles, lit beaucoup, étudie. Son art s’épure. Mais l’appel du Nord reste fort : « On en avait un peu marre des vieilles pierres... Les briques, l’industrie, la réalité humaine, ça nous manquait », confie-t-il dans une lettre à Masurel. Il s’installe alors à Bois-Blanc, près de Lille. Il y construit sa maison et installe son atelier. En mai 1952, le galeriste Marcel Evrard expose pour la première fois son travail aux côtés de Gustave Singier.
Le Groupe de Roubaix et l’éveil d’un art contemporain régional
Dodeigne, dont la réputation grandit sur la scène du Nord, devient une figure du Groupe de Roubaix, un collectif informel qui initie la région à l’art contemporain pendant les Trente Glorieuses. Il revendique son appartenance à sa région natale, en faisant de celle-ci, par l’utilisation de la pierre bleue – notamment celle de Soignies, son matériau de prédilection, comme si elle ne faisait qu’un avec le sol dont elle est issue.Dodeigne associe à la matière brute le geste expressif de la taille. « Il faut laisser le métier apparent », affirme l’artiste. Il valorise le travail de l’outil sur la pierre, les stries, les cicatrices visibles, qu’il appelle « la peau scarifiée », réceptacle de lumière. Il se revendique comme un ouvrier de la sculpture, héritier d’une tradition manuelle et septentrionale.
Un sculpteur aux influences multiplesS’il taille la pierre, Dodeigne ne se réclame pas d’une orthodoxie de la taille directe. Il admire des inventeurs de formes comme Brancusi, Laurens ou Moore, tout autant que les arts premiers, l’art roman, ou encore les œuvres aztèques ou dogon. Il respecte les forgerons, bronziers, soudeurs comme Richier, César, Giacometti… Mais rejette les constructivistes comme Pevsner ou Gabo, ou encore Arp, qu’il juge trop répétitif.
En 1958, il expose aux côtés de Chilida, Schöffer, Étienne Martin, Jacobsen ou André Bloc dans une exposition sur la sculpture contemporaine à la galerie Claude Bernard. Il y est l’un des rares à continuer à tailler la pierre. L’oeuvre de Dodeigne bien qu’animée par le fil rouge de la représentation, ne cesse de se monumentaliser, l’artiste donne vie à des groupes de dix colosses.
La reconnaissance institutionnelle
Dans les années 1970, l’importance de l’œuvre de Dodeigne est enfin pleinement reconnue. Pierre Mauroy, alors maire de Lille, soutient activement l’artiste. Le Palais des Beaux-Arts de Lille acquiert plusieurs de ses œuvres et lui consacre une importante exposition. Plus tard, devenu ministre sous François Mitterrand, Mauroy permet à Dodeigne d’être fait chevalier de la Légion d’honneur.
Une consécration arrive avec l’exposition de ses « colosses de pierre » dans les jardins du Musée Rodin à Paris. La critique salue une œuvre à la fois puissante et sensible, où l’humain émerge de la matière brute. Dans les années 1990, son travail évolue vers davantage d’abstraction : les formes deviennent plus géométriques, plus énigmatiques.
La dernière pierreDodeigne met un terme décisif à sa création en 2000. Il avait, selon ses mots, « dit ce qu’il avait à dire, autrement que par des mots ». Le Musée Rodin lui consacre une grande exposition en 2001, lui le grand continuateur du père de la grande tradition de la taille directe. Pour lui, « la pierre, c’est un rocher, ça vit sans cesse. Elle est là, qui vous attend... pourvu que vous ayez réussi à entrer dans sa peau ».
Réalisée entre 1980 et 1990, l’œuvre mise à l’encan par la Maison Baron-Reverdito témoigne pleinement du parcours artistique et des recherches formelles de Dodeigne. Sculptée dans la pierre de Soignies, elle révèle la puissance du geste, cette volonté de pénétrer la matière pour en faire surgir une forme — celle, apaisée, d’une silhouette féminine. Verticalité, monumentalité et pesanteur de la pierre s’y conjuguent tour à tour, conférant à la sculpture une présence à la fois forte et énigmatique.
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Eugène DODEIGNE (1923-2015) Sculpture féminine, circa 1994-1996 Pierre de Soignies.
Signée au dos.
Dim. H. 180 cm. Présentée par la galerie Lanzenberg à la FIAC 1997, sur le stand entièrement consacré à Dodeigne.
Provenance :
Galerie Lanzenberg.
Bibliographie :
L’œuvre est reproduite p.21 du catalogue publié à cette occasion.
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Le Mardi 10 février 2026
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